« L’Ecole est un lieu de construction du commun » Philippe Meirieu

Publié le 6 Juin 2020

 

ENTRETIEN AVEC PHILIPPE MEIRIEU

 

Philippe Meirieu, professeur en sciences de l’éducation, est également un acteur des réformes éducatives, puisqu’il a notamment été, de 2010 à 2015, vice-président de la Région Rhône- Alpes délégué à la Formation tout au long de la vie. Auteur de nombreux ouvrages sur la pédagogie, il publie fin août Ce que l’école peut encore pour la démocratie (Editions Autrement). Il rappelle ici les limites de l’enseignement à distance imposée par la crise sanitaire. La classe est avant tout un collectif incarné, dit-il. Or, la logique individualiste qui a inspiré la philosophie de la continuité pédagogique perdure aujourd’hui dans l’apologie du télétravail. Face à cela, il propose une mobilisation collective et participative. Pour éviter un retour du « productivisme scolaire », il propose un enseignement notamment fondé sur l’accès à l’art et la culture.

 

 

Globalement, qu’a révélé la crise sanitaire dans le système éducatif

français ?

Tout le monde a légitimement souligné que cette crise était un formidable révélateur

des inégalités. C’est particulièrement vrai en matière éducative : les inégalités

matérielles et sociales, linguistiques et culturelles, ont fait exploser le semblant

d’unité du système. Et ceci jusqu’à une reprise partielle qui a souvent laissé de côté

ceux qui étaient les plus éloignés de l’école et a largement entériné les inégalités

territoriales : à la réouverture des écoles primaires, 10% des enfants du 93 ont été

scolarisés, contre 50% des petits Bretons… ce qui est d’autant plus préoccupant que

le niveau scolaire des premiers est déjà beaucoup plus bas que celui des seconds !

Ensuite, on a laissé les municipalités et les départements, avec les directeurs et

chefs d’établissements, gérer comme ils le pouvaient la contradiction entre

l’injonction faite aux familles d’envoyer leur enfant à l’école et un protocole sanitaire

qui ne permettait pas de les accueillir. Au total, le ministère a quasiment abandonné

toute ambition nationale et a laissé jouer les déterminismes sociaux et les inégalités

entre les territoires : cela a considérablement creusé les écarts. Tout cela a révélé

des fractures qu’on connaissait, mais qu’on ne pourra plus faire semblant d’ignorer et

sur lesquelles il est temps d’agir1.

 

1 Voir, sur ces points, l’analyse de l’auteur pour LE CAFE PEDAGOGIQUE :

http://www.cafepedagogique.net/lexpresso/Pages/2020/04/17042020Article637227058065674645.aspx

 

Mais un autre élément fondamental à mes yeux a aussi été révélé, tant par les

modalités de l’enseignement à distance proposées pendant le confinement que par

celle de la reprise sur la base du volontariat des familles et en laissant s’atomiser

complètement le système… c’est la nécessité de faire de l’école un outil de

construction d’un collectif solidaire. Bien loin des songeries scientistes et des

propositions technocratiques qui voulaient laisser croire qu’on pouvait réduire

l’enseignement à la délivrance de programmes individuels de travail, strictement

adaptés à chaque sujet, dans une logique d’exécution et de concurrence, nous

avons redécouvert que l’école, dans sa mission même, devait permettre de créer du

lien social et de construire du commun.

 

En ce qui concerne la continuité pédagogique, qu’avez-vous pensé des

solutions proposées par le ministère et mises en oeuvre par les

enseignants ?

La notion de « continuité pédagogique » a été, d’emblée, ambiguë. Au début, elle a

pu être comprise par certains enseignants et de nombreux parents comme la

garantie que l’école allait continuer comme avant, mais à distance. Le nom même du

dispositif du Centre national d’enseignement à distance (Cned), « Ma classe à la

maison », pouvait laisser penser que l’on « transplantait » tout simplement l’école

dans la famille. Cela s’est vite avéré illusoire : impossible de poursuivre une

progression collective et d’assurer un suivi individuel à travers les outils numériques.

Et pas seulement en raison de l’inégalité des conditions matérielles de travail de

chaque enfant ou de l’imperfection des outils numériques, mais parce que l’activité

pédagogique elle-même est incompatible avec la dispersion et la segmentation de

l’enseignement à distance.

L’école, en effet, n’est pas seulement un « espace-temps » pour apprendre, c’est un

lieu pour « apprendre ensemble », un lieu où l’on respecte les singularités, mais un

lieu, aussi, où l’on accède au « commun » : à des savoirs communs et,

simultanément, à des règles communes qui permettent de travailler ensemble et de

« faire ensemble société ». Une classe n’est pas réductible à une juxtaposition

d’interventions individuelles, aussi ajustées soient-elles. Les apprentissages

comportent une dimension sociale et ne peuvent, en aucun cas, être totalement

« individualisés », même avec des procédures standardisées, « validées » par la

recherche « scientifique ». La classe est un espace symbolique où la figure tutélaire

du maître incarne l’exigence de précision, de justesse et de vérité mais garantit aussi

que chacune et chacun est appelé au partage des savoirs. Et cette garantie

s’exprime au quotidien par chaque geste de l’enseignant, par sa manière d’habiter,

au sens propre et au sens figuré, l’institution.

Certes, on peut imaginer que « quelque chose » de cela peut exister à travers des

dispositifs à distance, mais, de toute évidence, avec une sélection sociale et

psychologique particulièrement sévère. Et, même pour ceux et celles qui surnagent

ainsi, une dimension manque incontestablement : les enfants et les adolescents ont

besoin d’un collectif incarné pour se sentir impliqués et s’engager dans une activité.

La coopération n’est pas seulement un bel idéal, c’est une nécessité vitale que nous

devons mettre au coeur de l’éducation et de l’école. Nous avons besoin, pour cela,

de développer l’entraide entre élèves, les travaux de groupes, la réflexion collective

(avec, en particulier, des « ateliers philo ») et aussi tous les dispositifs qui

ressemblent au « conseil » dans la pédagogie Freinet : des rencontres, organisées

en amont, où tous les élèves peuvent s’exprimer sur ce qu’ils vivent et faire des

propositions qui sont soumises au groupe. Certains enseignants ont tenté de le faire,

tant bien que mal, pendant la période du confinement. Il ne faudra pas oublier que

c’est ce qui a été le plus difficile et qui a le plus manqué à tous nos élèves. Ce devra

être une priorité au moment de la reprise.

 

En quoi la construction de ce collectif vous apparaît-elle si importante

précisément aujourd’hui ?

Parce que nous vivions sur un implicite idéologique que la crise sanitaire a, tout à la

fois, mis à jour et renversé : le fait qu’un collectif ne serait qu’un ensemble d’individus

juxtaposés. Je sais bien que nul ne disait explicitement cela, mais tout se passait

comme si nous validions cela en permanence : les stratégies individuelles, en

matière scolaire, comme en matière de santé ou de culture étaient considérées

comme porteuses de progrès pour tous. C’était l’idéologie des « premiers de

cordée », des « gagnants » et des « start-up », l’exaltation de la sélection par

l’entreprenariat et le mérite individuels. Au bout du compte, la notion de « bien

commun » (au singulier et au pluriel) n’était plus, dans la société, qu’un cachesexe…

Tandis que celle de coopération ne parvenait pas à s’imposer dans les

pratiques pédagogiques ordinaires.

On dira : c’est fini maintenant ! La crise a mis en évidence notre profonde solidarité

et nous entrons dans une ère nouvelle. Est-ce si sûr ? Que penser, par exemple, de

l’éloge du télétravail qui serait amené à se pérenniser pour le plus grand bien de

tous ? Il y a, sans doute, des formes de collaboration possible dans le télétravail,

mais l’idée que la juxtaposition d’individus, chacun derrière leur écran, pourrait

constituer l’équivalent d’un collectif concret est trompeuse : dans le télétravail,

l’activité risque d’être de plus en plus prescrite, avec des protocoles standardisés, et,

surtout, chacun est dans son tube : le cadre ne rencontre plus la femme de ménage.

L’altérité passe sous les fourches caudines du numérique : vous êtes dans un clan,

assigné à la rencontre du même et à la reproduction de ce que vous avez déjà fait :

« Vous avez aimé… vous aimerez (la même chose) », disent les sites d’achat. Tout

le contraire de l’ambition de l’école républicaine où l’on rencontre ceux et ce que l’on

ne connaît pas !

 

Comment, à votre avis, va se passer la rentrée de septembre ?

Il est encore trop tôt pour savoir quelles seront les conditions sanitaires dans plus de

trois mois. Mais je crains qu’il faille se préparer à une rentrée hors-norme. Et je ne

voudrais pas que l’alliance de l’improvisation et de la technocratie nous amène à de

nouvelles absurdités. Il n’est absolument pas envisageable, à mes yeux, même si le

protocole sanitaire à appliquer est sensiblement le même que celui d’aujourd’hui, de

ne laisser venir à l’école que les enfants des parents volontaires : ce serait un recul

démocratique sans précédent. Il ne serait absolument pas acceptable, non plus,

d’imposer aux professeurs de systématiser l’enseignement à distance, comme a pu,

à un moment, le laisser entendre le ministre. Et, bien sûr, je ne voudrais pas qu’on

en profite pour externaliser l’éducation artistique et l’EPS, au risque immense de

renforcer les inégalités entre les territoires et de dessaisir les enseignants de ces

domaines essentiels. A cet égard, la pérennisation du dispositif 2S2C (Santé, sport,

culture, citoyenneté) qui réduit, de fait, les prérogatives de l’école et renvoie des

activités essentielles aux seules responsabilités locales serait extrêmement grave.

Si les conditions sanitaires ne permettent pas de revenir à une scolarisation de tous

les élèves à temps plein, le plus raisonnable serait sans doute d’allier une présence

obligatoire à l’école, éventuellement en utilisant un système de roulement, avec un

complément à distance, et cela pour tous les élèves. Il me paraît absolument

essentiel que tous les élèves soient scolarisés de la même manière dans la même

école !

Mais une telle formule exigera un travail pédagogique de conception et de mise en

place considérable de la part des enseignants et des équipes éducatives. Il faut

anticiper ce travail dès que possible avec les collectivités territoriales et par une

concertation approfondie avec les organisations syndicales, une réflexion avec les

mouvements pédagogiques et une recherche d’articulation optimale avec le Cned et

le réseau Canopé. Il faudra aussi donner du temps aux équipes pour s’organiser :

pas question de se limiter à une journée de prérentrée ! Il faut repousser la rentrée

d’une dizaine de jours au moins pour que, dans toutes les écoles, dans tous les

établissements scolaires, on puisse, non seulement organiser matériellement

l’accueil des élèves, mais aussi préparer leur prise en charge pédagogique.

Il est temps que le ministère et la hiérarchie scolaire changent radicalement

d’attitude : aux injonctions et à l’autosatisfaction, il faut substituer une mobilisation

collective et une vraie confiance dans les personnes. Il faut renverser la pyramide.

L’essentiel, c’est ce qui se joue entre le maître et les élèves : il faut partir de là. Et se

mettre au service de cela. Avec plus d’humilité et de souci d’accompagnement que

de prétention à occuper les médias pour donner à l’opinion publique le sentiment que

« tout est sous contrôle ». Les enseignants n’en peuvent plus d’être « sous

contrôle » !

 

Et, plus généralement, dans quel état d’esprit croyez-vous que les

choses vont reprendre ? Aura-t-on tiré les enseignements de la crise

pour repenser la mission même de l’école ?

Je crains qu’après quelques mois où l’école se sera faite à distance et de manière

perlée, nous assistions à une forme de « productivisme scolaire » : des parents

anxieux et une hiérarchie inquiète peuvent pousser les enseignants à « courir après

le programme » et à chercher absolument à « rattraper le retard ». On risque, plus

que jamais, de se crisper sur une vision étroite des « fondamentaux » (lire, écrire,

compter, mémoriser tout ce qu’il faut pour réussir les contrôles et examens). Nul

doute, d’ailleurs, que les « EdTech » et toutes les officines privées de soutien

scolaire surfent sur la vague et multiplient les propositions alléchantes pour garantir,

moyennant finances, la réussite scolaire !

Or, cela se fera évidemment au détriment de la dimension proprement culturelle de

la transmission, de la réflexion sur les questions fondatrices qui donnent sens au

savoir scolaire, tant dans le domaine scientifique qu’artistique et qu’il revient aux

enseignants de mobiliser. Il ne faudrait pas qu’après une période où nos enfants

auront pu percevoir un bouillonnement intellectuel sur « le monde d’après », l’école

apparaisse comme une manière de « revenir aux choses sérieuses », c’est-à-dire

aux choses qu’on apprend sans réfléchir ni discuter. Il ne faudrait pas, non plus,

qu’après un moment qui a fait apparaître des interrogations existentielles fortes,

l’école sacrifie l’éducation artistique et culturelle, au prétexte que ce n’est pas là

l’essentiel et qu’il faut maintenant « cravacher » pour se remettre à niveau.

Nos enfants auront, en effet, plus que jamais besoin de l’art et de la culture qui

permettent de se construire des images pour « panser » et penser leurs angoisses,

fabriquer du « commun » tout en respectant les singularités. Il faudra donc veiller,

dans le cadre des enseignements eux-mêmes, à ménager des rencontres avec le

vivant, l’inachevé, l’imprévu… et ne pas se contenter de transmettre des « savoirs

fossiles » dans ce que le pédagogue Paulo Freire appelait une « pédagogie

bancaire » tandis qu’à côté les élèves continueront à consommer les standards de

Netflix. Méfions-nous donc plus que jamais de ce qui ferait perdre tout son sens à

l’Ecole : la séparation entre des « fondamentaux » que les enseignants seraient

chargés de transmettre au forceps et la culture, littéraire et scientifique, artistique ou

physique, qui serait externalisée et tributaire des initiatives locales.

 

Pourquoi cette dimension culturelle est-elle si importante à vos yeux

pour notre avenir ?

Parce qu’elle est profondément subversive, au meilleur sens du terme : elle permet

de se reconnaître dans l’objet artistique ou culturel sans être violé dans son intimité.

Elle offre une médiation infiniment précieuse pour se relier aux autres, bien loin du

narcissisme des techniques du « développement personnel » qui font florès

aujourd’hui et prétendent soigner l’individu alors qu’elles l’enferment dans son

individualisme. Ne doutons, en effet, que le « marché du bien-être » cherche à tirer

profit de la situation et, avec l’appui de nombreux médias, offre une solution

néolibérale à la crise au risque de saper en profondeur les tentatives de construire

des solidarités.

Contre cette tentation, je crois à la vertu d’une éducation authentiquement

émancipatrice. Quand la société marchande fait miroiter à nos enfants un mondemagasin

offert à leurs caprices, nous devons leur faire découvrir un monde-trésor, un

espace de recherche fabuleux offert à leur curiosité. Quand les médias leur montrent

une réalité qui fascine, sidère ou terrorise et à laquelle il faut se résigner, notre

éducation doit les amener à interroger, questionner, interpeller pour constater que

rien, jamais, n’est définitivement joué. Quand, partout, on leur susurre à l’oreille qu’ils

ne peuvent trouver leur plaisir que dans la consommation effrénée de l’épuisable,

notre éducation doit démontrer, au quotidien, que le vrai plaisir est dans le partage

de l’inépuisable : les oeuvres d’art et de culture, les connaissances et les savoirs, la

transmission et la création… tout ce qui peut se multiplier à l’infini puisque chacune

et chacun, en y accédant, n’en prive personne et que quiconque y accède peut le

partager autant qu’il veut avec autrui… Et c’est bien là, j’en suis convaincu, le noeud

culturel, anthropologique même, de la « révolution » qui nous sauvera peut-être…

 

Propos recueillis par Xavier Molénat et Naïri Nahapétian

Publiés dans la Revue Alternatives économiques

 

Rédigé par Collectif pour l'éducation par l'art

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Commenter cet article

Meirieuphobe 11/06/2020 10:02

Il y a encore des gens pour écouter les élucubrations de Meirieu? Toujours moins d'instruction, toujours plus d'amusement pour les petits enfants du peuple, rentrée retardée, des palabres et surtout pas de ce truc obscène appelé travail!