COMMENT CONCILIER ART ET DÉMOCRATIE À L’HEURE DES GRANDES MUTATIONS SOCIÉTALES ET TECHNOLOGIQUES ?

Publié le 3 Septembre 2018

JEAN-PIERRE SAEZ, directeur de l'Observatoire des politiques culturelles apporte dans le bulletin n°8 d' ARTCENA (1er JUIL. " 15 OCT. 2018) ses réflexions et encourage l'éducation artistique.


Il y a de nombreuses manières d’envisager la relation entre art et démocratie. Le sujet n’a cessé de remplir ouvrages et controverses avec l’avènement de la démocratie moderne. Bien des artistes ont entretenu des rapports complexes avec l’idée de démocratie, du fait de l’irréductibilité de l’art à tout jugement esthétique qui dépendrait de l’avis du peuple. Poète paradoxal de la modernité, Baudelaire n’est-il pas allé jusqu’à soutenir : « rien de plus ridicule que la démocratie du nombre ». Pourtant, c’est la démocratie qui dans l’histoire a su protéger, par essence, la liberté d’expression et de création. Les régimes totalitaires, dictatoriaux ou autoritaires du XXe et du XXIe siècle ont toujours pris les artistes pour cible, en raison de leur esprit critique, de leur anticonformisme, de leur faculté de dévoiler une part de vérité du monde dans leur œuvre... Ainsi, pour s’épanouir dans toute sa plénitude, pour s’exposer sans risque majeur, l’art a besoin de démocratie. Mais la démocratie a-t-elle besoin d’art ? L’art moderne ne s’est-il pas imposé comme l’expression d’une subjectivité affranchie de l’opinion publique ? Et les artistes, en général, n’ont que faire de plaire à la majorité et ne recherchent pas son consentement. Cependant, le degré de liberté d’une société ne se mesure-t-il pas à sa capacité d’accorder la plus grande licence à la création artistique ? Le développement libre des arts ne constitue-t-il pas l’un des signes les plus tangibles de l’effectivité de la démocratie (J. Zask, 2003) ? La démocratie implique par ailleurs l’existence d’un État de droit, apte à garantir la protection des intérêts moraux et matériels des œuvres dont on est l’auteur.

               Le rapport entre art et démocratie ne cesse d’évoluer au gré des transformations politiques, sociétales, économiques. Ainsi, la communication de masse, conditionnée par l’irruption de nouvelles technologies d’information, a profondément transformé cette relation. En un sens, les industries culturelles ont concouru à une plus large diffusion des arts ou de leur représentation, grâce aux procédés de reproduction technique des œuvres, ainsi que l’a mis en valeur Walter Benjamin dès les années 1930. Ces industries, tout en étant les maîtres d’œuvre d’une culture de masse nivelée, standardisée, ont tout de même dû engager des talents multiples, solliciter une certaine diversité artistique pour se régénérer et étendre leur empire (E. Morin, 1962). Nombreux sont les scénaristes, metteurs en scène, actrices et acteurs talentueux qui ont payé leur tribut à ce système. En facilitant l’accès à un plus grand nombre d’œuvres, les industries culturelles ont aussi participé à la démocratisation de la culture (A. Girard, 1978), tout en contribuant activement à l’affadir, la chosifier, la réduire à des produits marchands (G. Debord, 1967).

          Les politiques culturelles contemporaines se sont préoccupées d’emblée de la relation entre l’art et la démocratie. En France, l’objectif de démocratisation de la culture, au fondement du projet du ministère des affaires culturelles créé en 1959, était notamment de « favoriser l’accès du plus grand nombre à la culture », c’est-à-dire aux œuvres d’art, au patrimoine et à la création contemporaine. Toutefois, les politiques culturelles ont montré leurs limites du point de vue de la démocratisation de la culture dans la mesure où les publics de la culture, même s’ils augmentaient en nombre, ont peiné à se diversifier socialement. Cette situation a conduit à recourir à d’autres référents pour envisager la relation entre culture et démocratie. Plutôt que de partir d’une vision unitaire, légitime et descendante de la culture, des penseurs et des acteurs ont cherché à pluraliser le sens de la culture, à valoriser les pratiques artistiques et culturelles des habitants et plus généralement le principe de participation à la vie artistique et culturelle.

          À travers l’idée de participation, l’objectif est de faire appel à un langage et des actes qui prennent en compte publics et population et permettent de décrire de manière dynamique la pluralité des modalités relationnelles que chacun est susceptible d’entretenir avec les arts et la culture. La notion de droits culturels, déjà présente dans la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948, réaffirmée et développée dans la Convention de l’UNESCO sur la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles adoptée en 2005, vise justement à assumer la possibilité pour chacun de vivre la culture selon ses choix, à les sécuriser, dès lors qu’il respecte les droits fondamentaux de l’être humain, et l’esprit de la démocratie.

          L’une des grandes affaires de la culture d’aujourd’hui consiste à faire de l’art davantage qu’un tableau à contempler - elle implique aussi cela - : une véritable expérience de vie (J. Dewey, 1934, R. Shusterman, 1992). L’idée d’associer les arts avec le principe de participation n’a cessé de faire son chemin dans la période contemporaine. Si le phénomène des arts participatifs n’est pas nouveau, son déploiement dans de multiples formes de création, accéléré par les effets de la culture numérique, témoigne tout particulièrement de l’époque actuelle et mérite en cela d’être interrogé. Dans ce registre de relation aux arts, les habitants peuvent être appelés à mobiliser leurs compétences et leur imaginaire. Les arts participatifs impliquent souvent la construction de démarches dans lesquelles l’œuvre se compose pas à pas (ou semble l’être ?), grâce à la conjugaison des sensibilités associées, et où le public, institué en tant que sujet, est amené à jouer des rôles variés : spectateur engagé, contributeur, acteur, co-auteur. On observe un succès grandissant des arts dits participatifs à travers le monde (V. Guillon, L. Arnaud, C. Martin, 2015). Le phénomène n’a pas manqué de bousculer pendant un temps les institutions classiques de l’art, plutôt prédisposées à établir un rapport traditionnel entre l’œuvre et le spectateur.

          Ainsi, nombreux sont les artistes d’aujourd’hui qui cherchent à impliquer davantage les publics, voire des habitants saisis sur le vif en quelque sorte, en tant que partenaires d’un parcours artistique. Cette dynamique s’est développée à partir des années 60 dans le théâtre, les arts visuels et les arts de la rue. Depuis cette époque, la palette des manières de susciter ou de faire vivre une expérience de l’art n’a cessé de s’élargir et concerne toutes les disciplines : la danse, les arts numériques, l’opéra, le cinéma, l’architecture et autres formes hybrides…
Ce que Nicolas Bourriaud a appelé « l’esthétique relationnelle » décrit un processus voisin dans le champ de l’art contemporain où l’art devient « un état de rencontre » (N. Bourriaud, 1998). Que révèle cette recherche du point de vue des dynamiques de création et des évolutions
sociétales ? Compte tenu de son caractère mondial, et de l’absence d’un manifeste commun aux artistes incarnant ce « mouvement », impossible de l’imputer à quelque injonction politique ou idéologique qui le déterminerait. Quelque chose d’autre paraît se jouer ici dans le renouvellement des manières de faire de l’art ou sous l’angle du rapport entre art, citoyenneté et démocratie. Cependant, les arts participatifs ne sont pas un tout artistiquement et conceptuellement homogène. Le genre soulève des questions d’évaluation éthique et esthétique (C. Bishop, 2012). Pour n’en citer qu’une, derrière la collaboration qui se noue entre l’artiste et le public dans les arts participatifs, comment assurer qu’une manipulation du second par le premier n’est pas à l’œuvre ? On objectera alors que, s’il y a duperie, il n’est pas exclu qu’elle soit librement consentie et que les différentes parties prenantes ont conscience de participer à un jeu, le jeu de la relation…

          Dans un ordre d’idées proche, le développement des pratiques artistiques en amateur ou l’usage croissant des supports numériques pour s’exprimer artistiquement sont d’autres tendances caractéristiques de notre époque. Elles traduisent le besoin d’expression de soi de l’individu contemporain, peut-être aussi le désir de libérer ses facultés créatrices dans la société ouverte (non sans illusions…) en même temps que la quête d’un partage avec l’autre. Une quête qui prolonge (ou réinvente ?) un mouvement ancien consistant à prendre part à des fabriques artistiques collectives telles que des chorales, des fanfares ou des chants populaires. Comment comprendre ce tiraillement de l’individu contemporain ? Il se pourrait bien qu’il faille chercher des explications dans les profondeurs des transformations du monde actuel. Les démocraties libérales poussent leurs membres à un comportement contradictoire dont les usages des réseaux sociaux témoignent singulièrement : l’individuation et la coopération. Ces sociétés ont également enfanté un système de représentation que Guy Debord a saisi à travers le concept de « société du spectacle ». Cette « société », où chacun pourra avoir son « quart d’heure de célébrité » selon la formule prêtée à Andy Warhol, génère, dans la dynamique d’un système dégradé de starification, des poussées narcissiques amplifiées par l’usage des réseaux « sociaux ». Placés dans ce moment civilisationnel conditionné par le capitalisme de l’ère numérique, les hommes et les femmes d’aujourd’hui balancent entre recherche d’expression de soi et besoin d’altérité, d’échange, de coopération. Voici peut-être une des réponses à la question de savoir comment exister, comment donner du sens à sa vie. Cette recherche peut évidemment prendre des formes très variées – l’univers des arts étant l’un des espaces où elle se manifeste. Elle témoigne d’un besoin d’investir des vacuoles de liberté dans un monde de trompe-l’oeil… En définitive, l’hypothèse qui sous-tend notre raisonnement est que l’expansion de la nébuleuse des arts participatifs ne serait pas sans lien avec une mutation anthropologique dont ne sont ici esquissés que quelques aspects.

          Il est une façon, relativement consensuelle, de concilier art et démocratie : par l’éducation artistique et culturelle. De quoi est-il alors question ? Non pas de faire de tout enfant un futur artiste ou un futur spectateur des scènes théâtrales et autres, mais de stimuler son imaginaire, ses capacités créatives, de favoriser la formation de sa sensibilité, sa construction personnelle, son esprit critique, par une pratique artistique, une familiarité avec les œuvres d’art, une fréquentation de ces figures singulières que sont les artistes, ces êtres qui ont la curieuse faculté de sublimer leur subjectivité en inventant des formes esthétiques admettant une part d’irrationnel. Si l’éducation artistique et culturelle devient un droit culturel effectif pour chaque enfant, et demain chaque personne (J.-P. Saez, W. Schneider, M.-C. Bordeaux, C. Hartmann-Fritsch, 2014), cela signifierait que tous les enfants, quel que soit leur milieu social d’origine, bénéficieraient d’une immersion régulière dans l’univers des arts. Cette perspective de « partage du sensible » (J. Rancière, 2000) laisse entrevoir un autre point de rencontre, riche de sens, entre art et démocratie. Cependant, même si ces deux notions ont beaucoup à se dire, la légitimité d’une œuvre d’art transcendera toujours les critères de la majorité, aussi démocratique soit-elle.


Jean-Pierre Saez
(ce texte est publié ici avec l'autorisation de l'auteur)

Rédigé par Collectif pour l'éducation par l'art

Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article