Un cheval de Troie dans le système éducatif

Publié le 12 Avril 2014

Un cheval de Troie dans le système éducatif

Entretien Jean-Gabriel Carasso

publié dans MANIP n°38,Journal de la marionnette (THEMAA) Avril/juin 2014

Fondateur de l’Oizeau rare – association d’études et de recherches culturelles – consultant auprès de l’Observatoire des politiques culturelles, ancien directeur de l’ANRAT et auteur de différents textes, ouvrages et documentaires sur l’éducation artistique et culturelle dont Nos enfants ont-ils droit à la culture ?, Jean-Gabriel Carasso, à l’invitation de Manip, fait avec nous l’état des lieux des politiques mises en place jusqu’à aujourd’hui sur ce thème et pose les perspectives d’avenir.

Quelle analyse faites-vous des différentes politiques successives en matière d’éducation artistique et culturelle ?

Jean-Gabriel Caraso : La question de la dimension sensible et artistique de l’éducation est un grand thème de discussion, de militantisme, de débat voire d’angoisse même, qui est dans le débat public depuis une trentaine d’années et qui va le rester encore un bon moment parce que tout est loin d’être réglé.
Je vois trois raisons à l’actualité de ce thème.
D’abord le constat, aujourd’hui largement partagé, de la limite des politiques de démocratisation culturelle par l’offre artistique. Des gouvernements successifs ont pensé, avec les collectivités territoriales, qu’il fallait diffuser le plus largement les oeuvres d’art pour toucher un maximum de citoyens de ce pays. Des réseaux formidables de théâtres, de bibliothèques, de médiathèques, de festivals, sur tous les territoires ont donc été créés.
Ce mouvement d’aide à la création et à la diffusion, a permis de créer de nombreuses structures, une diversité d’événements... Il a permis cette « démocratisation culturelle » sans toutefois résoudre l’accessibilité de tous aux oeuvres d’art, qui était le grand pari de ce projet politique. En effet, depuis les années 80, les statistiques, faites en particulier par le Ministère de la Culture, montrent que ces politiques successives touchent environ 20% de la population. Et de plus, lorsque l’on ouvre une médiathèque près d’un théâtre ou un musée près d’un centre culturel, l’offre dégagée profite encore à ces mêmes 20 %, effet cumulatif bien connu désormais.
L’élargissement de l’offre culturelle sur un territoire trouve donc ses limites très rapidement. Une des manières de dépasser ces limites, a été d’une part de développer ces dernières années des programmes d’aides concernant les formes populaires du spectacle vivant comme le cirque, le théâtre de rue et la marionnette. D’autre part, on assiste à la volonté de porter un effort particulier sur la jeunesse, car elle représente un potentiel important du public de demain. Le monde de la culture, avec en particulier tout ce qui a trait au théâtre jeune public, va donc se tourner vers le monde de l’éducation. Un large débat public a eu lieu qui amène aujourd’hui les politiques à mettre en priorité l’éducation artistique dans leurs programmes.
C’est le cas de tous les candidats à la présidentielle depuis une dizaine d’années !
La deuxième raison, c’ est le constat que l’éducation nationale est un système qui produit beaucoup d’échec scolaire. Bien qu’il y ait eu un vaste mouvement pédagogique d’éducation «nouvelle» depuis un siècle (comme Célestin Freinet, les fédérations d’oeuvres laïques, etc.) qui a tenté de promouvoir de nouvelles méthodes d’éducation active, la dimension magistrale de l’enseignement reste la norme. L’enjeu est donc de rénover le système et réintroduire de la créativité par les pratiques artistiques.
Depuis de nombreuses années, des outils ont été mis en place comme les projets d’action
éducative, les jumelages, les ateliers de pratique artistique, les classes culturelles, etc, outils qui ont fait leurs preuves mais restent limités en nombre.
La question est donc celle du développement significatif de ces pratiques, voire de leur généralisation éventuelle.
La troisième raison, au-delà de la double crise du système culturel et du système éducatif, est ce que nous avons appelé avec quelques amis, la bataille de l’imaginaire. Nous sommes aujourd’hui confrontés à une fragmentation de la culture, à un combat féroce entre le « signe » qui impose son sens par la communication, et le « symbole » qui offre un espace libre d’imaginaire, par la «culture». Face à cette situation, comment donner du sens, comment faire « société collective » ? Le champ de l’éducation artistique et culturelle est un endroit pour tenter d’avancer sur cette bataille de l’imaginaire, pour la construction de l’imaginaire collectif par des pratiques et des échanges solidaires dans le domaine de l’art et de la culture.

Face aux promesses électorales et aux programmes mis en place par des gouvernements successifs, pourquoi « ça n’avance pas vraiment » ?


Ça n’avance pas vraiment, mais... ça avance quand même, grâce notamment à des artistes et des pédagogues qui ont fait avancer les choses depuis quarante ans. Mais nous trouvons toujours des fortes résistances, à la fois dans le monde de la culture et dans le monde de l’éducation, qui concernent des problématiques importantes comme la place de l’artiste dans la société ou le pouvoir du savoir dans l’éducation. « Le champ de l’éducation artistique et culturelle est un endroit pour tenter d’avancer sur cette bataille de l’imaginaire.»
Une autre difficulté importante, c’est le passage de cas particuliers, de projets qui ont fait leurs preuves, à la généralisation. Nous n’avons actuellement ni les moyens humains, ni les moyens financiers, ni même les moyens sociologiques (la « demande sociale » est faible) de dépasser le champ expérimental pour faire entrer ces pratiques nouvelles dans le « bien commun ». Et même si nous en avions les moyens, cette généralisation serait-elle une bonne chose ? Je crois que l’éducation artistique et culturelle devrait rester un cheval de Troie, car l’objectif de fond ce n’est pas l’art... mais bien l’éducation. C’est le nom de notre collectif : « Pour l’éducation par l’art »1. Et non « pour l’art ». Il s’agit d’un élément essentiel de la construction de la personnalité, de « l’individuation » comme de la socialisation quand c’est une pratique collective. Évidemment, cela remet fortement en cause le système éducatif qui est construit sur le pouvoir du savoir...
Le plus grand blocage vient sans doute de la problématique de « l’institutionnalisation ». Le passage de « l’instituant » à « l’institué » est souvent marqué par un grand décalage entre ceux qui pensent et disent ce qu’il faut faire et ceux qui le font sans tenir compte de ceux qui ont pensé la chose. C’est pourquoi il faut sans cesse préciser nos intentions et clarifier notre vocabulaire.


Comment peut-on envisager l’avenir aujourd’hui ?


Le candidat à la présidence de la République avait promis une structure interministérielle devant s’occuper de ces problèmes, sous l’égide du Premier ministre, avec un plan national sur ce thème et un budget adapté. Il n’y aura rien de tout cela...Pour autant, la loi sur la refondation de l’École a inscrit un « parcours artistique et culturel » obligatoire (on ne sait toujours pas précisément ce dont il s’agit, et aucune validation n’est prévue, ce qui lui enlève bien du sens) et le Ministère de la Culture a annoncé un « grand projet » d’éducation artistique et culturelle.
Là-dessus est arrivé le tsunami provoqué par la réforme des rythmes scolaires, qui fait basculer de nombreux projets hors du temps de la classe. Des ateliers de pratiques artistiques sont mis en place sans aucun lien avec le projet éducatif et dont les enseignants sont exclus. Nous sommes donc dans un période paradoxale : des choses vont sans doute se développer, mais l’objectif de transformer la pédagogie classique demeure.
Mais pourtant, c’est une idée qui avance ?
Ce qui avance, c’est l’idée que l’éducation artistique et culturelle doit reposer sur trois pôles :
- une pratique personnelle : faire, agir, expérimenter un langage, une forme, une expression.
- un rapport aux oeuvres : voir, entendre, recevoir, percevoir, éprouver.
- une réflexion et une appropriation des oeuvres en en parlant, discutant, confrontant son point de vue avec d’autres.
Il y a nécessité de ces trois pôles pour une question d’équilibre. Et l’un ne va pas sans l’autre. Tout projet doit s’appuyer sur ce triptyque mis en place par l’enseignant et l’artiste, conjointement, mais dont les rôles et les fonctions peuvent bouger. Une fonction de médiation peut aider à l’élaboration d’un projet. Dans cette dynamique, rien ne peut être figé, tout est en évolution sur la base de la responsabilité de tous. Par ailleurs, l’idéal est
d’avoir le temps véritable d’un projet, comme par exemple, trois ans.
L’objectif n’est donc pas l’éducation artistique, en soi, mais la possibilité de faire évoluer le système éducatif et le système culturel et de se poser la question de l’art dans la société.
L’éducation artistique et culturelle est intéressante comme élément d’évolution des systèmes et des personnes.


Dans cet esprit, comment se maillent l’artistique et le culturel dans ce processus ?


C’est très simple (rire des intervieweurs). Je vous propose les définitions suivantes...
« L’art c’est une activité humaine personnelle ou collective verticale » parce que c’est une activité que l’on approfondit et que l’on élève en même temps. On l’approfondit par la Recherche et la Formation. Elle produit des traces que l’on appelle la Création et les OEuvres.
La culture se positionne dans l’horizontalité parce que si l’art c’est « la chose », la culture, c’est « le rapport à la chose ». Elle n’est pas innée mais elle se développe par la Sensibilisation et l’Éducation. Et à l’autre bout de cette horizontale il y a la culture par la Médiation et la Diffusion. Un projet d’éducation artistique et culturelle doit prendre en compte la verticalité de l’art et l’horizontalité de la culture et dans la globalité de leurs huit pôles positionnés. Or, en général, on privilégie l’aide la diffusion et à la création, avec un peu de médiation, et on oublie le travail d’éducation, de recherche et de formation, parce que les politiques ont tendance à rendre visible leur politique en privilégiant la création et la diffusion essentiellement. La mission essentielle de notre cheval de Troie est de déployer, une fois dans la place, l’intégralité de ces pôles de l’art et de la culture.

Propos recueillis par Patrick Boutigny
et Emmanuelle C
astang

(1) www.educationparlart.com

Un cheval de Troie dans le système éducatif

Rédigé par Collectif pour l'éducation par l'art

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